ULTRA-TRAIL DU MONT BLANC
VENDREDI 31 AOUT - SAMEDI 1er SEPTEMBRE 2012
Mardi 28 août, 19h04, SMS de Cécile à qui j’avais demandé des nouvelles de ses tendinites : On verra bien. Plus le choix. On est fou, j’espère que tu en as conscience.
Mardi 28 août, 19h14, SMS de l’organisation : Attention ! Prévision météo : pluie, neige à 2 000 m, vent, froid. Températures s’abaissant en dessous de -5°. Prévoir équipement hivernal. De la folie, oui.
Jeudi 29 août, 9 h, nous nous retrouvons pour subir une batterie de tests médicaux pour différentes études sur les effets de l’ultra sur les organismes. Quatre heures entre les mains et les appareils de l’équipe dirigée par Guillaume Millet, un professeur d’université qui connaît son sujet, pensez, 3° au premier Tor des géants en 2010 (321km). Dans un moment d’égarement nous nous sommes portés volontaires. Mon cou pris par une minerve, attaché à un siège, les jambes couvertes d’électrodes, on me fait passer dans la tête des décharges électriques. J’entends Cécile se faire préciser que ce n’est pas tout à fait le même traitement par électrochoc qu’on applique en psychiatrie. Merci, je me sentais devenir fou.
Vendredi 31 août, 11h38, soit moins de sept heures avant le départ, SMS de l’organisation : UTMB, départ vers 19 h. Condition météo trop difficiles sur les grands cols. Nouveau parcours de 100 km. France uniquement.
Gros coup sur la tête. Quoi, le tour du Mont Blanc se réduit à une promenade dans les vallées. Oublié le parcours mythique. Inutiles les reconnaissances, la mémorisation des difficultés, la préparation mentale. Cécile me téléphone. Je la sent dépitée. L’épreuve se refuse à elle pour la troisième fois. Bien sûr, on y va quand même. La raison l’emporte. Celle des organisateurs. On en aura la confirmation cette nuit en courant sur la neige qui recouvre les points hauts du nouveau parcours, pourtant seulement à 1 900 mètres, loin des 2 550 mètres des cols du tracé habituel. La notre, aussi, y aller sans sous-estimer la difficulté de ce qui nous attend, largement en aveugles tant il est difficile d’exploiter les renseignements sur le parcours qui sont mis en ligne sur le site. Mais je suis sans ordinateur, loin de chez moi et le temps presse.
Vendredi 18h50 : Je retrouve enfin Cécile prés du départ. La tension est forte. Les coureurs sont chaudement couverts, trop. On tarde un peu pour laisser arriver le premier de la CCC. C’est parti, on est poussé en avant, foule, musique, on ne s’appartient plus et cela sera ainsi pendant des heures. Nous ne nous perdons pas de vue, je mémorise sa tenue pour la reconnaître de dos, dans la nuit qui va vite tomber. Elégante, blouson bleu clair, sac à dos noir, sa queue de cheval blonde retenue par un bandeau, collant noir avec une zone derrière le genoux qu’elle gardera blanche jusqu’au bout malgré la boue, guêtres assorties au blouson.
Elle part vite. Je peine à me mettre en route à ce rythme. Je laisse faire, je crains trop la barrière horaire des Contamines, il ne faut pas traîner sachant qu’on va être ralenti par le terrain glissant. C’est le moment de papoter, de se raconter. Les Houches, déjà. On passe sans s’arrêter. Il pleut. On rattrape Stéphane un copain de Cécile. Je les laisse partir le temps de mettre ma frontale et d’enlever mon coupe-vent enfilé sous le blouson, j’avais trop chaud. J’aurai bien de la peine à les rattraper me demandant si je ne les ai pas dépassés sans les reconnaître alors que la pluie se transforme en neige fondante. Il fait très noir. Mes lunettes se couvrent de gouttelettes qui gèlent, ou du moins j’en ai l’impression. Je les enlève alors que sans m’en apercevoir je commence la descente. Même avec elles je n’aurai pas eu le pied plus sûr. On glisse sur l’herbe, sur la terre des chemins. C’est sauve qui peut. Je me retrouve par terre. Pas de mal, mais je devine mon pantalon, mon blouson, mes gants pleins de boue. J’ai l’impression de courir sur un sol sur lequel on a renversé du café au lait. Cela va durer jusqu’à l’écoeurement. J’entends tomber dans mon dos le coureur qui me suit. Il va bloquer le passage. Nous progressons ainsi de bouchons en bouchons. Quelquefois amusés par les dérapages de nos voisins, souvent crispés par le risque.
Saint Gervais, 22h42, premier ravitaillement. Je retrouve Bénédicte, ma femme, et les copains venus m’assister, Gilles, Jacky et Véro. Présence chaleureuse et efficace qui se renouvellera jusqu’au bout à n’importe quelle heure. Pourtant, ils sont sous la pluie sans être réchauffés par la course et ne dormiront que très inconfortablement installés dans la voiture. Quelques mots, le point sur les heures de passage, un morceau de pain avec du fromage et du saucisson aux noisettes, hum... que c’est bon. Un peu de bouillon aux vermicelles. Et déjà dehors sous une pluie battante, passage décalé des gueux que nous sommes devenus dans la ville aux vitrines éclairées.
Samedi, 0h36, Les Contamines, nouveau ravitaillement. Même chose. Je refais le plein d’eau. En repartant je suis pris dans une bousculade sans comprendre ce qui m’arrive. Je viens d’être doublé par le premier de la course au moment où se séparent les tracés. Il est à mi-course et son arrivée a surpris les bénévoles. Ils me remettent sur le chemin de la boucle qu’il me reste à faire. On rit, malgré le froid. Cécile est transie après l’arrêt au ravito pourtant très court. Je l’encourage à marcher avec les bâtons, puis à courir, pour que le corps s’activant, elle se réchauffe assez pour attendre pour se changer Notre Dame de la Gorge où nous attendent nos accompagnateurs.
La chapelle est superbement éclairée en bleu. Un grand brasier réchauffe les quelques spectateurs et ceux des coureurs qui font une pause. J’enfile une polaire sur ma première couche technique aux manches longues avant de remettre mon blouson à capuche qui remplira parfaitement sa fonction d’imperméable respirant. Je n’aurai jamais froid. Cécile sort du halo de lumière pour changer tout son haut et laisser sur place ses vêtements humides.
On attaque la montée. La pente est d’abord très forte mais sur des pierres qui assurent de bons appuis. Je me sens pour la première fois vraiment en montagne. Comme je le savais depuis notre test à la 6000D, nous sommes dans le même rythme. On avance en reprenant des coureurs. Mais je vais laisser partir Cécile. La lampe qu’elle m’a prêtée parce qu’elle éclaire très bien faiblit. Son autonomie n’est pas suffisante pour ce format de course. Heureusement, dans le doute sur ses performances (je sais que mon amie ne teste pas toujours son matériel avant les courses), j’avais prévu de prendre en seconde lampe (obligatoire) ma meilleure frontale bien qu’elle soit un peu lourde. Je vais donc pouvoir continuer mieux éclairé que beaucoup de coureurs. Plus loin, après La Balme, il faudra changer aussi celle de Cécile. Cela va plus vite que de remplacer la batterie.
Samedi, 2h35, refuge de La Balme, 38° km, ravito, presque au sommet de notre parcours. On commence par voir un halo de lumière, au dessus de nous. Puis une guirlande d’ampoules nous accueille sur une cinquantaine de mètres pour nous amener jusqu’au chalet devant lequel un grand feu réchauffe les coureurs. Beaucoup en profitent pour se changer. Un verre d’eau gazeuse, un de coca, un petit sandwich entre des Tucs, une soupe, mon régime habituel, et on repart vite à l’assaut de la crête qui doit nous ramener vers Les Contamines.
Tout de suite, nous trouvons la neige au sol. Quelques centimètres qui suffisent à le couvrir de blanc. Quand je dis à Cécile que j’adore cette ambiance, elle maugrée qu’elle déteste. La piste que nous suivons se fait plus plate, voir descendante, nous courons un peu. Pas longtemps, le chemin, en monotrace, se fait très pierreux, des blocs à contourner, escalader, descendre dans la nuit et sous cette pluie-neige qui fatigue notre vue. Depuis un moment je marche sans lunettes. En voulant enlever les gouttes gelées je les ai fait tomber dans la boue. Heureusement je n’ai pas à chercher mon chemin puisque nous sommes en file. Je me place derrière Cécile à la fois pour l’éclairer, sa lampe est moins forte que la mienne, et pour n’avoir pas à regarder trop loin où poser mes pieds. Elle suit le coureur qui la précède mais finit par peiner à maintenir le contact. C’est le moment de lui tendre une barre d’amande qu’à mon soulagement elle accepte. Je ne sais pas comment elle fait, je ne la vois jamais manger alors qu’il me faut une pate de fruit ou une barre d’amande toutes les heures. Il n’y a pas que pour la chaleur qu’elle est mieux adaptée aux déserts. C’est sûr, elle tient du chameau.
Cette longue portion technique en fin de nuit est usante. Quand cela va-t-il finir ? Pourquoi on ne descend pas alors qu’il faut rejoindre Les Contamines dans la vallée ? Quelle heure peut-il bien être ? J’ai des soucis avec la montre GPS que je dois porter pour l’étude médicale. Je ne sais pas la faire marcher et elle change de fonction au gré de ses humeurs et, sans doute, des pressions inopinées sur ses boutons. Encore une affaire de matériel non testé. Et je ne vous parle pas du dictaphone que je devais utiliser pour noter chaque fois que je mange quelque chose ou que je passe un col : fatigue générale, musculaire...un vrai chek-up au point que j’avais emporté la liste des questions pour ne rien oublier. Après deux pates de fruit, il n’a plus voulu fonctionner. Je ne sais pas comment il a fait pour être aussi humide alors que je ne l’ai pas sorti du sac congélation qui devait le protéger. Mais c’est vrai qu’avec les gros gants gorgés d’eau, je suis bien maladroit. J’en suis malade pour nos jeunes chercheurs si enthousiastes quand ils m’ont présenté leur étude. La nuit est longue à ruminer ces insatisfactions.
L’obscurité se fait moins profonde au moment où nous passons devant la station supérieure d’une télécabine. Descente sur une piste de ski, puis sur un chemin carrossable. Je donne du rythme, il ne s’agit pas de perdre l’avance que nous avons pris sur les barrières horaires. J’essaie de positiver. C’est incroyable d’être là, encore capables de courir. Je pense aux encouragements donnés à Cécile ces dernières semaines lorsqu’elle était en plein doute ne pouvant s’entraîner à cause de ses tendinites. Tu y arriveras sur ton acquis, à condition d’accepter de te ménager d’ici là. Moi, je suis rassuré après mes inquiétudes lorsqu’à mi-août j’ai traité une vilaine infection aux antibiotiques et que j’en suis sorti crevé. Oui, nous avons de la chance de tenir le coup. Nous rattrapons Stéphane avec qui nous finirons la course. La descente est longue, monotone, usante. On finit par déboucher dans un hameau de vieux chalets. Route goudronnée. On voit Les Contamines de l’autre côté de la vallée. Il va encore falloir descendre le long du torrent, obscurité à nouveau, avant de déboucher par un chemin très raide au ravito. Il est 5h45, plus de 10 heures et demi de course et nous n’en sommes qu’à la moitié de la distance et du dénivelé.
La pause va être un peu plus longue que d’habitude. Echanges d’impressions avec les accompagnateurs, petit interview de Cécile. S’alimenter. Jacky se charge de remplir ma poche à eau, la section suivante est longue et il faut prévoir. Je range ma frontale. Nous repartons sous une pluie battante par un chemin très raide qui entre dans la forêt. Je ne sais pas encore que ce sera pour moi la partie la plus dure. Piste forestière interminable, solitude, lumière grise sous la pluie. Je prends un peu d’avance sur mes deux compagnons pour rentrer dans ma bulle, faire le vide et trouver la force d’avancer. Je ne sais pas si j’ai prononcé plus de quelques mots dans cette partie. Après avoir monté fort on redescend dans une vallée habitée. C’est beau mais cela ne fait pas mes affaires, j’attendais une ascension pour passer à Bellevue, la crête qui nous sépare des Houches. Je reconnais le village traversé il y a trois semaines avec Bénédicte pendant une randonnée à la journée. Tiens, je ne savais pas que ce serait une reconnaissance du parcours. Cela me redonne un peu de moral, je vois où nous sommes, même si je ne sais pas par où nous allons monter. Les coureurs marchent silencieusement sur cette piste grise qui s’élève dans la forêt. Point positif, la pluie a cessé.
Tout à coup Cécile me dépasse, le visage illuminé par un large sourire, elle à l’air d’une gamine et esquisse même un pas de danse. Elle vient d’utiliser son joker, musique dans les oreilles. Et cela marche si bien qu’elle va me distancer. Je ne la retrouverai qu’à Bellevue après une longue montée par un sentier très raide et étroit pendant laquelle j’ai maudit ce groupe de coureurs espagnols qui me ralentit et que je ne peux dépasser. Elle m’attend avec Stéphane sur la croupe herbeuse. Pour la première fois, le ciel se dégage un peu, le paysage se dévoile, somptueux avec les massifs enneigés jusqu’à la limite des forêts. C’est le coeur plus léger que nous repartons, sachant que nous allons basculer dans la vallée de Chamonix que nous ne quitterons plus et que, compte tenu de l’heure, nous pouvons espérer finir vers 19 heures, donc boucler le parcours en 24 heures, à temps pour qu’il soit facile aux enfants de Cécile de l’attendre à l’arrivée, ce qui la motive.
Samedi 9h10, après un verre de coca, on se lance dans la descente. Tout de suite les glissades commencent. La TDS est passée par là, avec ceux qui nous précédent cela fait beaucoup de monde. La boue est profonde, épaisse ou, pire, fluide. Par endroit le chemin s’est transformé en deux sillons parallèles séparés par un monticule de boue d’une vingtaine de centimètres. On ne sait jamais si le pied va s’enfoncer et encore moins jusqu’où. Dans ces conditions, des coureurs sont très gênés et n’avancent pas. Pourtant, et c’est le parti que je prends sans m’occuper de mes compagnons que je sais retrouver en bas, le plus facile est de se lancer sans trop se retenir. On évite de rester longtemps sur ses appuis, donc on limite le risque de glisser et, en plus, on a le sentiment d’aller vite. Nous sommes en course, non ?
A ce train là je ne tarde pas à déboucher dans les prés au dessus des Houches. Un troupeau de vaches remonte la route qui descend en lacets. Je me retourne pour chercher des yeux le blouson toujours aussi bleu de Cécile. Je ne le vois pas. Pourtant elle arrivera très peu de temps après moi au ravito.
Nous allons nous arrêter un bon quart d’heure. Je change de chaussettes et de chaussures, même si mes pieds n’étaient pas vraiment mouillés, mais je souhaite les mettre un peu plus au large dans cette paire d’une pointure plus grande. A la réflexion, je ne suis pas sûr que cela était nécessaire. C’est l’occasion de m’asseoir pour la première fois depuis le départ, il y a plus de quinze heures. L’ambiance est euphorique. On est assuré d’y arriver. Le temps s’est bien amélioré. On se réchauffe. Il est 10h27. On repart légers le long de la route encombrée de voitures en ayant donné rendez vous à nos accompagnateurs en fin d’après-midi à Argentières, tout au bout de la vallée que nous allons maintenant remonter. Nous ne savons pas encore qu’il va falloir faire au moins cinq kilomètres sur une large route goudronnée montant en lacets. Interminable, usante, cette route qui mène à un parc animalier. D’autant plus usante qu’on croise régulièrement des sentiers partant dans la forêt dont on sait, les panneaux l’indiquent, qu’ils auraient pu être empruntés. On me dira par la suite que cela résulte d’une erreur du baliseur chargé de ce secteur au dernier moment. Est-ce vrai ? Pour l’instant on subit ce tronçon tout en essayant de maintenir le rythme. On va être beaucoup dépassé par des marcheurs plus rapides que nous, d’autant que Stéphane souffre de ses plantes de pied. La magie de la musique n’agit plus aussi bien sur Cécile qui, visiblement, souffre de plus en plus.
Enfin, on arrive au bout de la route et on prend un sentier dans la forêt qui va descendre fort. Je suis surpris, je n’avais pas mémorisé cette descente, pas plus d’ailleurs que l’importance du dénivelé positif que nous venons de prendre. Je mesure l’inconvénient de n’avoir pu bien mémoriser le parcours. La forêt est belle, le chemin facile, mais le temps nous paraît bien long. On entend en dessous de nous la musique de l’aire d’arrivée. Par moment nous comprenons même ce qui se dit au micro. Les coureurs sont accueillis. Eux en ont fini. Pour nous, la progression est pénible, entre douleurs et lassitude.
Pour me réveiller je prends un café au petit ravito de la gare de téléphérique de Planpraz. Il est 13h12. On se pose dans l’herbe, au soleil, quelques minutes. Cécile a très mal, j’imagine facilement ses tendons en feu. Il faut repartir, la route est longue encore. Les coureurs discutent d’ailleurs kilométrage. Les données des GPS ne sont pas conformes à celui annoncé par l’organisation. On va faire plus que les 100 ou 104 annoncés. (Sur le forum, après la course, la distance totale qui revient le plus souvent est d’environ 110). Nous progressons en balcon le long de la vallée au dessus de Chamonix que nous apercevons en contrebas. On finit par longer le torrent aux Tines sans avoir eu l’impression de descendre. Nous savons qu’il faut maintenant monter jusqu’à Argentières, mais nous n’avons pas réalisé qu’en réalité nous devons passer bien plus haut.
Cette montée va être épuisante, nerveusement et physiquement. Nous avançons sans aucun repère, dans une forêt dense qui ne nous laisse rien voir du paysage, si ce n’est au dessus de nous d’autres coureurs sur le chemin qui fait des lacets serrés pour gravir cette pente très raide. En lui-même le chemin n’est pas mauvais, mais il exige beaucoup d’énergie, d’autant qu’un vent glacé s’est mis à souffler. Le découragement gagne certains et on dépasse quelques concurrents. Pour Cécile c’est un grand coup de colère. Elle explose, dit que c’est n’importe quoi, que ce parcours n’a aucun sens, qu’il est fait pour nous martyriser et bien d’autres choses. Je me moque un peu d’elle, prévenant ceux qui veulent nous dépasser de ne pas s’y frotter, qu’elle pourrait mordre ou cogner. La fatigue et la tension sont extrêmes. Je prends un peu d’avance. Enfin, j’arrive à un carrefour de sentiers, nous partons sur la droite à flan de montagne, je devine que nous avons atteint le point culminant ou presque. Je me retourne, elle est là, à portée de voix. La colère, la douleur ont été des moteurs puissants. La sérénité va revenir, sur ce chemin plus horizontal. Il n’y a pas que pour nous que ce passage aura été terrible. Ce sera le seul endroit où nous verrons des coureurs secourus. Tout à l’heure quand nous redescendrons après Argentières nous assisterons de loin à l’hélitreuillage de l’un d’eux. Pour l’instant il nous faut encore de la patience pour arriver à ce village, dernier point de contrôle, dernier ravitaillement, dernière marque du parcours. Après ce n’est plus que de la descente et du plat, une dizaine de kilomètres jusqu’à l’arrivée.
De fait à Argentières l’ambiance du ravitaillement est différente, plus détendue. Tous ceux qui sont là, à cette heure là, un peu moins de 17 heures alors que la barrière horaire est à 19 heures, ce qui donne une bonne marge, savent qu’ils sont virtuellement finishers. il suffit de serrer les dents pour oublier la fatigue et la douleur et se traîner jusqu’à la ligne d’arrivée qui doit fermer vers 21 heures.
Nous repartons en nous disant que le pari de finir en moins de 24 heures va être tenu. Cécile donne rendez vous à ses enfants. Le coeur est léger et sur ces larges chemins nous bavardons gaiement tous les trois. Le paysage est agréable, on passe de beaux chalets, on marche dans une forêt lumineuse. Reste une longue plaine avant d’aborder Chamonix.
Brusquement nous nous retrouvons au milieu de la ville, les piétons nous encouragent. Dernier kilomètre. Nous reprenons la course, applaudis. Les enfants sont là, on passe tous ensemble entre les barrières métalliques. Un dernier virage, l’arche d’arrivée, devant l’église. Je reste un peu en retrait pour savourer le moment. La ligne. Il est 19h01, nous avons mis 23 heures 55 minutes.
On tombe dans les bras les uns des autres, les copains sont là, eux aussi. Je suis ému, un peu perdu dans cette cohue. Brusquement sans but, sans savoir quoi faire, alors que depuis hier un seul objectif : avancer. On nous explique qu’il n’y a plus de gilet-souvenir pour nous récompenser parce qu’on attendait pas autant d’arrivants. On l’avait deviné et ri d’avance en constatant notre classement qui tournait dans les 1 800 alors que d’habitude il y a moins de 1 500 arrivants. On nous promet une livraison à la maison. Cela me privera seulement de pouvoir, comme beaucoup, parader le soir et le lendemain dans cette tenue qui colore les rues de la ville. Je me console en gardant au poignet le bracelet de ruban rouge marqué UTMB qui a été scellé à la remise du dossard.
Quelques photos et je suis emmené pour une nouvelle batterie de tests qui va me prendre plus de deux heures. A ma grande surprise j’arrive à courir sur le tapis roulant à 14 km/h aussi vite que jeudi, mais moins longtemps. Une pizza plus tard, avalée dans une brasserie bruyante, et me voilà enfin sous la douche. Ouf !
Bien sûr je n’ai pas fait le tour du Mont Blanc, je n’ai pas franchi les cols dont parlent tous les traileurs, je n’ai pas sauté les frontières, mais j’ai réussi à faire cette boucle qui nous était proposée, j’ai réussi à passer dans les temps donnés, j’ai réussi à en venir à bout avec Cécile comme je lui avais promis. Forcément on est déçu, cela n’a pas la même saveur. Mais prés de 6 000 mètres de dénivelé, plus de 100 km en moins de 24 heures, sous la pluie et la neige, sur des chemins parfois difficiles, sans beaucoup de repères sur le parcours, suffisent à mon bonheur du moment. Je suis bien, sans blessures. J’ai partagé un moment très fort avec mes accompagnateurs et mes compagnons de course. Le temps est passé très vite, presque sans que je m’en aperçoive. Demain dimanche, il y aura un beau soleil qui nous permettra d’admirer ces montagnes qui se sont refusées à nous. Elles ne se laissent pas si facilement dominer par ces coureurs qui pensent qu’elles leurs sont offertes, comme un vulgaire terrain de jeu. Et c’est très bien ainsi.
Mardi 4 septembre, 10h56, de retour à la maison, SMS de Cécile : Et la question qui tue : tu y retournes l’année prochaine ?.
ULTRA-TRAIL DU MONT BLANC : de l'autre côté du miroir
J'ai eu la chance de partager cet UTMB avec Xavier et voici sa version de notre aventure. Merci encore pour tout !!! Je sais ce que je dois !!!
Cécile
VENDREDI 31 AOUT - SAMEDI 1er SEPTEMBRE 2012
Mardi 28 août, 19h04, SMS de Cécile à qui j’avais demandé des nouvelles de ses tendinites : On verra bien. Plus le choix. On est fou, j’espère que tu en as conscience.
Mardi 28 août, 19h14, SMS de l’organisation : Attention ! Prévision météo : pluie, neige à 2 000 m, vent, froid. Températures s’abaissant en dessous de -5°. Prévoir équipement hivernal. De la folie, oui.
Jeudi 29 août, 9 h, nous nous retrouvons pour subir une batterie de tests médicaux pour différentes études sur les effets de l’ultra sur les organismes. Quatre heures entre les mains et les appareils de l’équipe dirigée par Guillaume Millet, un professeur d’université qui connaît son sujet, pensez, 3° au premier Tor des géants en 2010 (321km). Dans un moment d’égarement nous nous sommes portés volontaires. Mon cou pris par une minerve, attaché à un siège, les jambes couvertes d’électrodes, on me fait passer dans la tête des décharges électriques. J’entends Cécile se faire préciser que ce n’est pas tout à fait le même traitement par électrochoc qu’on applique en psychiatrie. Merci, je me sentais devenir fou.
Vendredi 31 août, 11h38, soit moins de sept heures avant le départ, SMS de l’organisation : UTMB, départ vers 19 h. Condition météo trop difficiles sur les grands cols. Nouveau parcours de 100 km. France uniquement.
Gros coup sur la tête. Quoi, le tour du Mont Blanc se réduit à une promenade dans les vallées. Oublié le parcours mythique. Inutiles les reconnaissances, la mémorisation des difficultés, la préparation mentale. Cécile me téléphone. Je la sent dépitée. L’épreuve se refuse à elle pour la troisième fois. Bien sûr, on y va quand même. La raison l’emporte. Celle des organisateurs. On en aura la confirmation cette nuit en courant sur la neige qui recouvre les points hauts du nouveau parcours, pourtant seulement à 1 900 mètres, loin des 2 550 mètres des cols du tracé habituel. La notre, aussi, y aller sans sous-estimer la difficulté de ce qui nous attend, largement en aveugles tant il est difficile d’exploiter les renseignements sur le parcours qui sont mis en ligne sur le site. Mais je suis sans ordinateur, loin de chez moi et le temps presse.
Vendredi 18h50 : Je retrouve enfin Cécile prés du départ. La tension est forte. Les coureurs sont chaudement couverts, trop. On tarde un peu pour laisser arriver le premier de la CCC. C’est parti, on est poussé en avant, foule, musique, on ne s’appartient plus et cela sera ainsi pendant des heures. Nous ne nous perdons pas de vue, je mémorise sa tenue pour la reconnaître de dos, dans la nuit qui va vite tomber. Elégante, blouson bleu clair, sac à dos noir, sa queue de cheval blonde retenue par un bandeau, collant noir avec une zone derrière le genoux qu’elle gardera blanche jusqu’au bout malgré la boue, guêtres assorties au blouson.

Elle part vite. Je peine à me mettre en route à ce rythme. Je laisse faire, je crains trop la barrière horaire des Contamines, il ne faut pas traîner sachant qu’on va être ralenti par le terrain glissant. C’est le moment de papoter, de se raconter. Les Houches, déjà. On passe sans s’arrêter. Il pleut. On rattrape Stéphane un copain de Cécile. Je les laisse partir le temps de mettre ma frontale et d’enlever mon coupe-vent enfilé sous le blouson, j’avais trop chaud. J’aurai bien de la peine à les rattraper me demandant si je ne les ai pas dépassés sans les reconnaître alors que la pluie se transforme en neige fondante. Il fait très noir. Mes lunettes se couvrent de gouttelettes qui gèlent, ou du moins j’en ai l’impression. Je les enlève alors que sans m’en apercevoir je commence la descente. Même avec elles je n’aurai pas eu le pied plus sûr. On glisse sur l’herbe, sur la terre des chemins. C’est sauve qui peut. Je me retrouve par terre. Pas de mal, mais je devine mon pantalon, mon blouson, mes gants pleins de boue. J’ai l’impression de courir sur un sol sur lequel on a renversé du café au lait. Cela va durer jusqu’à l’écoeurement. J’entends tomber dans mon dos le coureur qui me suit. Il va bloquer le passage. Nous progressons ainsi de bouchons en bouchons. Quelquefois amusés par les dérapages de nos voisins, souvent crispés par le risque.
Saint Gervais, 22h42, premier ravitaillement. Je retrouve Bénédicte, ma femme, et les copains venus m’assister, Gilles, Jacky et Véro. Présence chaleureuse et efficace qui se renouvellera jusqu’au bout à n’importe quelle heure. Pourtant, ils sont sous la pluie sans être réchauffés par la course et ne dormiront que très inconfortablement installés dans la voiture. Quelques mots, le point sur les heures de passage, un morceau de pain avec du fromage et du saucisson aux noisettes, hum... que c’est bon. Un peu de bouillon aux vermicelles. Et déjà dehors sous une pluie battante, passage décalé des gueux que nous sommes devenus dans la ville aux vitrines éclairées.
Samedi, 0h36, Les Contamines, nouveau ravitaillement. Même chose. Je refais le plein d’eau. En repartant je suis pris dans une bousculade sans comprendre ce qui m’arrive. Je viens d’être doublé par le premier de la course au moment où se séparent les tracés. Il est à mi-course et son arrivée a surpris les bénévoles. Ils me remettent sur le chemin de la boucle qu’il me reste à faire. On rit, malgré le froid. Cécile est transie après l’arrêt au ravito pourtant très court. Je l’encourage à marcher avec les bâtons, puis à courir, pour que le corps s’activant, elle se réchauffe assez pour attendre pour se changer Notre Dame de la Gorge où nous attendent nos accompagnateurs.
La chapelle est superbement éclairée en bleu. Un grand brasier réchauffe les quelques spectateurs et ceux des coureurs qui font une pause. J’enfile une polaire sur ma première couche technique aux manches longues avant de remettre mon blouson à capuche qui remplira parfaitement sa fonction d’imperméable respirant. Je n’aurai jamais froid. Cécile sort du halo de lumière pour changer tout son haut et laisser sur place ses vêtements humides.
On attaque la montée. La pente est d’abord très forte mais sur des pierres qui assurent de bons appuis. Je me sens pour la première fois vraiment en montagne. Comme je le savais depuis notre test à la 6000D, nous sommes dans le même rythme. On avance en reprenant des coureurs. Mais je vais laisser partir Cécile. La lampe qu’elle m’a prêtée parce qu’elle éclaire très bien faiblit. Son autonomie n’est pas suffisante pour ce format de course. Heureusement, dans le doute sur ses performances (je sais que mon amie ne teste pas toujours son matériel avant les courses), j’avais prévu de prendre en seconde lampe (obligatoire) ma meilleure frontale bien qu’elle soit un peu lourde. Je vais donc pouvoir continuer mieux éclairé que beaucoup de coureurs. Plus loin, après La Balme, il faudra changer aussi celle de Cécile. Cela va plus vite que de remplacer la batterie.
Samedi, 2h35, refuge de La Balme, 38° km, ravito, presque au sommet de notre parcours. On commence par voir un halo de lumière, au dessus de nous. Puis une guirlande d’ampoules nous accueille sur une cinquantaine de mètres pour nous amener jusqu’au chalet devant lequel un grand feu réchauffe les coureurs. Beaucoup en profitent pour se changer. Un verre d’eau gazeuse, un de coca, un petit sandwich entre des Tucs, une soupe, mon régime habituel, et on repart vite à l’assaut de la crête qui doit nous ramener vers Les Contamines.

Tout de suite, nous trouvons la neige au sol. Quelques centimètres qui suffisent à le couvrir de blanc. Quand je dis à Cécile que j’adore cette ambiance, elle maugrée qu’elle déteste. La piste que nous suivons se fait plus plate, voir descendante, nous courons un peu. Pas longtemps, le chemin, en monotrace, se fait très pierreux, des blocs à contourner, escalader, descendre dans la nuit et sous cette pluie-neige qui fatigue notre vue. Depuis un moment je marche sans lunettes. En voulant enlever les gouttes gelées je les ai fait tomber dans la boue. Heureusement je n’ai pas à chercher mon chemin puisque nous sommes en file. Je me place derrière Cécile à la fois pour l’éclairer, sa lampe est moins forte que la mienne, et pour n’avoir pas à regarder trop loin où poser mes pieds. Elle suit le coureur qui la précède mais finit par peiner à maintenir le contact. C’est le moment de lui tendre une barre d’amande qu’à mon soulagement elle accepte. Je ne sais pas comment elle fait, je ne la vois jamais manger alors qu’il me faut une pate de fruit ou une barre d’amande toutes les heures. Il n’y a pas que pour la chaleur qu’elle est mieux adaptée aux déserts. C’est sûr, elle tient du chameau.
Cette longue portion technique en fin de nuit est usante. Quand cela va-t-il finir ? Pourquoi on ne descend pas alors qu’il faut rejoindre Les Contamines dans la vallée ? Quelle heure peut-il bien être ? J’ai des soucis avec la montre GPS que je dois porter pour l’étude médicale. Je ne sais pas la faire marcher et elle change de fonction au gré de ses humeurs et, sans doute, des pressions inopinées sur ses boutons. Encore une affaire de matériel non testé. Et je ne vous parle pas du dictaphone que je devais utiliser pour noter chaque fois que je mange quelque chose ou que je passe un col : fatigue générale, musculaire...un vrai chek-up au point que j’avais emporté la liste des questions pour ne rien oublier. Après deux pates de fruit, il n’a plus voulu fonctionner. Je ne sais pas comment il a fait pour être aussi humide alors que je ne l’ai pas sorti du sac congélation qui devait le protéger. Mais c’est vrai qu’avec les gros gants gorgés d’eau, je suis bien maladroit. J’en suis malade pour nos jeunes chercheurs si enthousiastes quand ils m’ont présenté leur étude. La nuit est longue à ruminer ces insatisfactions.
L’obscurité se fait moins profonde au moment où nous passons devant la station supérieure d’une télécabine. Descente sur une piste de ski, puis sur un chemin carrossable. Je donne du rythme, il ne s’agit pas de perdre l’avance que nous avons pris sur les barrières horaires. J’essaie de positiver. C’est incroyable d’être là, encore capables de courir. Je pense aux encouragements donnés à Cécile ces dernières semaines lorsqu’elle était en plein doute ne pouvant s’entraîner à cause de ses tendinites. Tu y arriveras sur ton acquis, à condition d’accepter de te ménager d’ici là. Moi, je suis rassuré après mes inquiétudes lorsqu’à mi-août j’ai traité une vilaine infection aux antibiotiques et que j’en suis sorti crevé. Oui, nous avons de la chance de tenir le coup. Nous rattrapons Stéphane avec qui nous finirons la course. La descente est longue, monotone, usante. On finit par déboucher dans un hameau de vieux chalets. Route goudronnée. On voit Les Contamines de l’autre côté de la vallée. Il va encore falloir descendre le long du torrent, obscurité à nouveau, avant de déboucher par un chemin très raide au ravito. Il est 5h45, plus de 10 heures et demi de course et nous n’en sommes qu’à la moitié de la distance et du dénivelé.
La pause va être un peu plus longue que d’habitude. Echanges d’impressions avec les accompagnateurs, petit interview de Cécile. S’alimenter. Jacky se charge de remplir ma poche à eau, la section suivante est longue et il faut prévoir. Je range ma frontale. Nous repartons sous une pluie battante par un chemin très raide qui entre dans la forêt. Je ne sais pas encore que ce sera pour moi la partie la plus dure. Piste forestière interminable, solitude, lumière grise sous la pluie. Je prends un peu d’avance sur mes deux compagnons pour rentrer dans ma bulle, faire le vide et trouver la force d’avancer. Je ne sais pas si j’ai prononcé plus de quelques mots dans cette partie. Après avoir monté fort on redescend dans une vallée habitée. C’est beau mais cela ne fait pas mes affaires, j’attendais une ascension pour passer à Bellevue, la crête qui nous sépare des Houches. Je reconnais le village traversé il y a trois semaines avec Bénédicte pendant une randonnée à la journée. Tiens, je ne savais pas que ce serait une reconnaissance du parcours. Cela me redonne un peu de moral, je vois où nous sommes, même si je ne sais pas par où nous allons monter. Les coureurs marchent silencieusement sur cette piste grise qui s’élève dans la forêt. Point positif, la pluie a cessé.
Tout à coup Cécile me dépasse, le visage illuminé par un large sourire, elle à l’air d’une gamine et esquisse même un pas de danse. Elle vient d’utiliser son joker, musique dans les oreilles. Et cela marche si bien qu’elle va me distancer. Je ne la retrouverai qu’à Bellevue après une longue montée par un sentier très raide et étroit pendant laquelle j’ai maudit ce groupe de coureurs espagnols qui me ralentit et que je ne peux dépasser. Elle m’attend avec Stéphane sur la croupe herbeuse. Pour la première fois, le ciel se dégage un peu, le paysage se dévoile, somptueux avec les massifs enneigés jusqu’à la limite des forêts. C’est le coeur plus léger que nous repartons, sachant que nous allons basculer dans la vallée de Chamonix que nous ne quitterons plus et que, compte tenu de l’heure, nous pouvons espérer finir vers 19 heures, donc boucler le parcours en 24 heures, à temps pour qu’il soit facile aux enfants de Cécile de l’attendre à l’arrivée, ce qui la motive.
Samedi 9h10, après un verre de coca, on se lance dans la descente. Tout de suite les glissades commencent. La TDS est passée par là, avec ceux qui nous précédent cela fait beaucoup de monde. La boue est profonde, épaisse ou, pire, fluide. Par endroit le chemin s’est transformé en deux sillons parallèles séparés par un monticule de boue d’une vingtaine de centimètres. On ne sait jamais si le pied va s’enfoncer et encore moins jusqu’où. Dans ces conditions, des coureurs sont très gênés et n’avancent pas. Pourtant, et c’est le parti que je prends sans m’occuper de mes compagnons que je sais retrouver en bas, le plus facile est de se lancer sans trop se retenir. On évite de rester longtemps sur ses appuis, donc on limite le risque de glisser et, en plus, on a le sentiment d’aller vite. Nous sommes en course, non ?
A ce train là je ne tarde pas à déboucher dans les prés au dessus des Houches. Un troupeau de vaches remonte la route qui descend en lacets. Je me retourne pour chercher des yeux le blouson toujours aussi bleu de Cécile. Je ne le vois pas. Pourtant elle arrivera très peu de temps après moi au ravito.

Nous allons nous arrêter un bon quart d’heure. Je change de chaussettes et de chaussures, même si mes pieds n’étaient pas vraiment mouillés, mais je souhaite les mettre un peu plus au large dans cette paire d’une pointure plus grande. A la réflexion, je ne suis pas sûr que cela était nécessaire. C’est l’occasion de m’asseoir pour la première fois depuis le départ, il y a plus de quinze heures. L’ambiance est euphorique. On est assuré d’y arriver. Le temps s’est bien amélioré. On se réchauffe. Il est 10h27. On repart légers le long de la route encombrée de voitures en ayant donné rendez vous à nos accompagnateurs en fin d’après-midi à Argentières, tout au bout de la vallée que nous allons maintenant remonter. Nous ne savons pas encore qu’il va falloir faire au moins cinq kilomètres sur une large route goudronnée montant en lacets. Interminable, usante, cette route qui mène à un parc animalier. D’autant plus usante qu’on croise régulièrement des sentiers partant dans la forêt dont on sait, les panneaux l’indiquent, qu’ils auraient pu être empruntés. On me dira par la suite que cela résulte d’une erreur du baliseur chargé de ce secteur au dernier moment. Est-ce vrai ? Pour l’instant on subit ce tronçon tout en essayant de maintenir le rythme. On va être beaucoup dépassé par des marcheurs plus rapides que nous, d’autant que Stéphane souffre de ses plantes de pied. La magie de la musique n’agit plus aussi bien sur Cécile qui, visiblement, souffre de plus en plus.
Enfin, on arrive au bout de la route et on prend un sentier dans la forêt qui va descendre fort. Je suis surpris, je n’avais pas mémorisé cette descente, pas plus d’ailleurs que l’importance du dénivelé positif que nous venons de prendre. Je mesure l’inconvénient de n’avoir pu bien mémoriser le parcours. La forêt est belle, le chemin facile, mais le temps nous paraît bien long. On entend en dessous de nous la musique de l’aire d’arrivée. Par moment nous comprenons même ce qui se dit au micro. Les coureurs sont accueillis. Eux en ont fini. Pour nous, la progression est pénible, entre douleurs et lassitude.
Pour me réveiller je prends un café au petit ravito de la gare de téléphérique de Planpraz. Il est 13h12. On se pose dans l’herbe, au soleil, quelques minutes. Cécile a très mal, j’imagine facilement ses tendons en feu. Il faut repartir, la route est longue encore. Les coureurs discutent d’ailleurs kilométrage. Les données des GPS ne sont pas conformes à celui annoncé par l’organisation. On va faire plus que les 100 ou 104 annoncés. (Sur le forum, après la course, la distance totale qui revient le plus souvent est d’environ 110). Nous progressons en balcon le long de la vallée au dessus de Chamonix que nous apercevons en contrebas. On finit par longer le torrent aux Tines sans avoir eu l’impression de descendre. Nous savons qu’il faut maintenant monter jusqu’à Argentières, mais nous n’avons pas réalisé qu’en réalité nous devons passer bien plus haut.
Cette montée va être épuisante, nerveusement et physiquement. Nous avançons sans aucun repère, dans une forêt dense qui ne nous laisse rien voir du paysage, si ce n’est au dessus de nous d’autres coureurs sur le chemin qui fait des lacets serrés pour gravir cette pente très raide. En lui-même le chemin n’est pas mauvais, mais il exige beaucoup d’énergie, d’autant qu’un vent glacé s’est mis à souffler. Le découragement gagne certains et on dépasse quelques concurrents. Pour Cécile c’est un grand coup de colère. Elle explose, dit que c’est n’importe quoi, que ce parcours n’a aucun sens, qu’il est fait pour nous martyriser et bien d’autres choses. Je me moque un peu d’elle, prévenant ceux qui veulent nous dépasser de ne pas s’y frotter, qu’elle pourrait mordre ou cogner. La fatigue et la tension sont extrêmes. Je prends un peu d’avance. Enfin, j’arrive à un carrefour de sentiers, nous partons sur la droite à flan de montagne, je devine que nous avons atteint le point culminant ou presque. Je me retourne, elle est là, à portée de voix. La colère, la douleur ont été des moteurs puissants. La sérénité va revenir, sur ce chemin plus horizontal. Il n’y a pas que pour nous que ce passage aura été terrible. Ce sera le seul endroit où nous verrons des coureurs secourus. Tout à l’heure quand nous redescendrons après Argentières nous assisterons de loin à l’hélitreuillage de l’un d’eux. Pour l’instant il nous faut encore de la patience pour arriver à ce village, dernier point de contrôle, dernier ravitaillement, dernière marque du parcours. Après ce n’est plus que de la descente et du plat, une dizaine de kilomètres jusqu’à l’arrivée.
De fait à Argentières l’ambiance du ravitaillement est différente, plus détendue. Tous ceux qui sont là, à cette heure là, un peu moins de 17 heures alors que la barrière horaire est à 19 heures, ce qui donne une bonne marge, savent qu’ils sont virtuellement finishers. il suffit de serrer les dents pour oublier la fatigue et la douleur et se traîner jusqu’à la ligne d’arrivée qui doit fermer vers 21 heures.
Nous repartons en nous disant que le pari de finir en moins de 24 heures va être tenu. Cécile donne rendez vous à ses enfants. Le coeur est léger et sur ces larges chemins nous bavardons gaiement tous les trois. Le paysage est agréable, on passe de beaux chalets, on marche dans une forêt lumineuse. Reste une longue plaine avant d’aborder Chamonix.
Brusquement nous nous retrouvons au milieu de la ville, les piétons nous encouragent. Dernier kilomètre. Nous reprenons la course, applaudis. Les enfants sont là, on passe tous ensemble entre les barrières métalliques. Un dernier virage, l’arche d’arrivée, devant l’église. Je reste un peu en retrait pour savourer le moment. La ligne. Il est 19h01, nous avons mis 23 heures 55 minutes.
On tombe dans les bras les uns des autres, les copains sont là, eux aussi. Je suis ému, un peu perdu dans cette cohue. Brusquement sans but, sans savoir quoi faire, alors que depuis hier un seul objectif : avancer. On nous explique qu’il n’y a plus de gilet-souvenir pour nous récompenser parce qu’on attendait pas autant d’arrivants. On l’avait deviné et ri d’avance en constatant notre classement qui tournait dans les 1 800 alors que d’habitude il y a moins de 1 500 arrivants. On nous promet une livraison à la maison. Cela me privera seulement de pouvoir, comme beaucoup, parader le soir et le lendemain dans cette tenue qui colore les rues de la ville. Je me console en gardant au poignet le bracelet de ruban rouge marqué UTMB qui a été scellé à la remise du dossard.

Quelques photos et je suis emmené pour une nouvelle batterie de tests qui va me prendre plus de deux heures. A ma grande surprise j’arrive à courir sur le tapis roulant à 14 km/h aussi vite que jeudi, mais moins longtemps. Une pizza plus tard, avalée dans une brasserie bruyante, et me voilà enfin sous la douche. Ouf !
Bien sûr je n’ai pas fait le tour du Mont Blanc, je n’ai pas franchi les cols dont parlent tous les traileurs, je n’ai pas sauté les frontières, mais j’ai réussi à faire cette boucle qui nous était proposée, j’ai réussi à passer dans les temps donnés, j’ai réussi à en venir à bout avec Cécile comme je lui avais promis. Forcément on est déçu, cela n’a pas la même saveur. Mais prés de 6 000 mètres de dénivelé, plus de 100 km en moins de 24 heures, sous la pluie et la neige, sur des chemins parfois difficiles, sans beaucoup de repères sur le parcours, suffisent à mon bonheur du moment. Je suis bien, sans blessures. J’ai partagé un moment très fort avec mes accompagnateurs et mes compagnons de course. Le temps est passé très vite, presque sans que je m’en aperçoive. Demain dimanche, il y aura un beau soleil qui nous permettra d’admirer ces montagnes qui se sont refusées à nous. Elles ne se laissent pas si facilement dominer par ces coureurs qui pensent qu’elles leurs sont offertes, comme un vulgaire terrain de jeu. Et c’est très bien ainsi.
Mardi 4 septembre, 10h56, de retour à la maison, SMS de Cécile : Et la question qui tue : tu y retournes l’année prochaine ?.